JE VOUS AI COMPRIS

Nombreuses sont les situations dans lesquelles nous pensons, voire disons tout haut, avoir compris quelqu’un.

Le « je comprends », c’est cette formule qui se dit comme un réflexe aux proches que nous réconfortons. C’est parfois même cette phrase lâchée comme un automatisme aux patients qui nous exposent leurs difficultés les plus profondes.

Mais ces mots traduisent peut-être plus notre propre besoin de formuler notre empathie et notre compassion que notre compréhension véritable.

Le célèbre « je vous ai compris » de Charles de Gaulle en 1958 à Alger est un exemple frappant de cet amalgame.

Comprendre, ce n’est pas seulement saisir intellectuellement. Comprendre, c’est prendre avec soi, incorporer, contenir en soi. La compréhension relève de l’intime et c’est pourquoi les situations d’incompréhension sont si nombreuses.

Alors que je travaillais dans un service de psychiatrie, j’ai un jour croisé dans le couloir un médecin psychiatre qui sortait d’un entretien avec un patient hispanophone et avait échangé avec lui grâce aux quelques mots d’espagnol qu’il connaissait. Selon la compréhension du psychiatre, le patient avait des hallucinations visuelles depuis plusieurs jours, voyait des fantômes dans sa chambre et ne dormait plus la nuit. Il envisageait de lui prescrire un traitement antipsychotique et me sollicitait pour traduire quelques questions en espagnol afin d’ajuster le traitement et expliquer comment le prendre. En discutant avec le patient, j’ai réalisé que ses voisins de chambre lui avaient raconté que quelqu’un s’était pendu à côté de son lit avant son arrivée et que sa chambre portait malheur. C’était la raison pour laquelle il se sentait mal et n’arrivait plus à dormir. Au fil de notre échange, il a réalisé qu’il s’agissait en fait d’une « mauvaise blague » de la part de ses voisins de chambre. Je n’ai bien entendu pas eu besoin de lui expliquer comment prendre son traitement puisqu’il n’avait en réalité jamais souffert d’hallucinations.

Par la compréhension littérale des mots du patient, le médecin était passé à côté du sens de ses propos et de son vécu. La communication verbale, lacunaire, couplée à l’impression de compréhension, avait donné lieu à des interprétations erronées.

Quelques semaines plus tard, j’ai été contactée par un médecin de l’unité somatique rattachée au même service de psychiatrie. Il avait fait appel à un interprète par téléphone pour annoncer à son patient hispanophone qu’il était atteint d’un cancer. Alors que le patient et l’interprète partageaient la même langue maternelle, ils n’avaient pas réussi à se comprendre. Le patient, avec lequel j’avais déjà brièvement échangé en espagnol à une autre occasion, avait demandé à me voir pour que je traduise à nouveau l’entretien avec son médecin. J’avais le souvenir d’un homme qui communiquait beaucoup par son langage infra-verbal et qui avait l’habitude de se réfugier derrière la dérision et le sarcasme. C’est avec la même présentation que je l’ai retrouvé lors de l’entretien, qui, cela va sans dire, suscitait une très forte charge émotionnelle.

Si nous avons pu communiquer ce jour-là, alors que je ne maîtrise pourtant pas mieux l’espagnol que l’interprète, c’est notamment parce que j’étais physiquement à côté de lui, en présence. La communication verbale s’accompagnait d’une lecture infra-verbale et d’un dialogue gestuel.

Il n’est pas rare que notre besoin de comprendre nous fasse passer à côté de ce qu’il y a à entendre de l’autre, au-delà de nos propres projections.

Si les malentendus sont fréquents dans le passage d’une langue à une autre, ils persistent au sein d’une même langue. En effet, chaque mot, chaque signifiant recouvre une acception différente pour chacun. Lorsque je dis le mot « chaise », la chaise que je visualise est à coup sûr une chaise différente de celle que vous êtes en train de vous représenter.

Comprendre, ce n’est pas s’accaparer le discours de l’autre en le relisant depuis notre propre imaginaire. Pour se rapprocher de ce qu’il y a à entendre de l’autre, nous ne pouvons que prêter l’attention la plus ouverte possible à sa communication verbale et infra-verbale, en respectant son altérité et son propre référentiel de décryptage.

Peut-être s’agit-il aussi de faire le deuil de notre désir de comprendre, pour pouvoir entendre ce que l’autre a à nous transmettre.

Eléonore