Elégante attente

Chaussures vernies, pantalon rayé, polo rouge vif, bretelles à têtes de lions et bijoux pailletés : Fofana me salue dans l’entrebâillement de la porte, un rayon de lumière dans la grisaille de Meurthe-et-Moselle. Ses vêtements sont des points d’exclamation dans les couloirs du centre social, comme c’est le cas également pour un grand nombre de ses compatriotes du Sierra Leone.
Je m’interroge sur ce que cela nous fait, à nous les travailleurs du centre. Nous trouvons joyeux de tels accoutrements, tout en éprouvant un certain malaise face à ce que nous considérons parfois comme une exhibition de soi. Ces jeunes hommes ont-ils vraiment le droit d’arborer ici des looks dignes de défilés de mode ? Ne sont-ils pas censés être pauvres et discrets ?
Je pense alors au racisme ordinaire que j’entends parfois au supermarché: « Ils s’habillent mieux que nos enfants et reçoivent plus d’aides de l’Etat. » C’est vrai qu’il serait très embarrassant que soient à l’origine du prétendu trou de la sécu des athlètes d’1m90, musclés et bien vêtus… Les coups qu’ils ont subi à l’aéroport Paris Charles de Gaulle pour les forcer à reprendre un avion vers l’Afrique n’auraient donc rien anéanti ? Est-il si gênant que leurs corps ne soient pas marqués par les humiliations que notre pays leur a infligées ? Leur élégance nous détrône, met en défaut notre omnipotence. Et parce qu’ils ne font pas pitié, nous leur refusons notre empathie.
Je suis invitée à manger chez Amara. Ils sont huit à vivre ici, déboutés de leur demande d’asile ou en procédure de recours. Dans l’appartement transformé en dortoir, personne ne discute. Certains téléphonent à voix basse. La télévision diffuse un match de football que chacun regarde également sur son portable. Les commentaires sportifs se répètent en écho dans la pièce mais le bruit ne semble pas les déranger. Cette cacophonie couvre-t-elle ce qu’ils taisent ? L’un d’eux réalise une série de pompes sur le balcon. Au milieu de la pièce, une armoire rassemble les vêtements de tous, qu’ils échangent et se partagent. Un garçon fait des essayages devant un grand miroir. Il se décide pour une paire de chaussures trop petite pour lui. J’imagine la douleur de son 43 coincé dans un 40 toute l’après-midi. Pour le style ? Pour ne pas perdre la face ? Pour montrer qu’il n’est pas qu’un migrant ? L’habit fait trop souvent le moine… Je considère comment moi-même je prends soin de mon image et la module afin de signifier quelque chose à mes semblables et de conserver un certain contrôle sur ce que je suis.
Esclavage, colonisation, extraction minière, guerre civile, pauvreté, exil, errance, attente… L’histoire de ces jeunes hommes est pavée d’incommensurables violences. Je songe aux traumatismes qui écorchent leurs nuits. Frantz Fanon décrit comment l’homme noir est systématiquement ramené à son corps, et comment la société lui impose de porter des masques.
Je voudrais que les muscles et les vêtements de ces hommes participent d’une révolte créatrice et qu’ils puissent affirmer aujourd’hui, contre l’histoire raciale de toujours : « Regardez ce que nous faisons de votre haine, nous nous réapproprions tout ce dont vous avez voulu nous priver, nous sommes débout et bien plus que ça encore ! »
J’ai peur, pourtant, que les espoirs déçus nourrissent des rages fécondes, et que ma société continue à fabriquer de l’errance pour contenir les fantômes d’une vengeance qu’elle redoute. Porter des Air Jordan est un bien maigre rempart pour pouvoir dire que tout va bien à ses proches sur Facebook.
Noémie