La danse de la pluie

En tant que bibliothécaire, une fois par mois, je présente des livres pour enfants à un groupe de parents, avec qui nous discutons et échangeons à propos de nos lectures. Je ne sais pas à l’avance qui sera là, et j’accueille souvent de nouvelles mamans, rarement des papas. De ce fait je dois m’adapter, ainsi que ma sélection d’ouvrages, à chaque nouvelle rencontre.
Ce jour-là, sur le canapé, deux mamans que je ne connais pas observent les livres de loin. Elles sont très proches physiquement, leurs épaules se touchent.
Après les présentations, interrompues par Théo, 2 ans, qui demande à sa maman la lecture du Grand monstre vert, les enfants vont jouer dans le coin dinette de la salle.
Je me rapproche des deux mamans sur le canapé, qui observent attentivement Théo et écoutent avec délice la lecture. J’échange avec ces deux femmes que j’apprends être sœurs, et elles me confient ne pas lire avec leurs enfants, de 6 mois et 1 an, qu’elles considèrent comme trop petits pour cette activité.
Je leur demande si elles parlent une autre langue que le français, elles me répondent que oui, le wolof. Je leur propose la lecture de La danse de la pluie, en français, puis je leur explique que ce livre est inspiré d’un poème du Sénégal et comporte une traduction en wolof dans la deuxième partie de l’ouvrage. La lecture en français ne provoque ni n’évoque rien pour ces deux sœurs. La plus âgée prend le livre et lit dans l’oreille de sa sœur le poème en wolof.
Ses yeux s’illuminent, elle rit et s’exclame : « Mais si souviens-toi, tu reconnais ? Écoute bien… »
Elle lit une deuxième fois le poème, mais cette fois en le chantant. Les larmes lui montent aux yeux, sa sœur se blottit dans ses bras, elles rient toutes les deux et leurs larmes coulent en même temps.
Elles se retournent vers moi et me racontent : « C’est la chanson que l’on chante chez nous, quand il pleut. Au Sénégal, il ne pleut pas beaucoup, alors quand on est enfants, la pluie est une fête ! Dans notre village, les maisons ont des toits-terrasses, on y met de grandes bassines pour récolter l’eau, et lorsqu’il pleut, nous les enfants, nous montons sur les toits en chantant cette chanson et en dansant. On joue avec l’eau des bassines, c’est la joie ! C’est incroyable qu’il y ait un livre avec cette chanson ici ! »
La lecture est un voyage, un partage. Nous avons ri ensemble et pendant un long moment la complicité de ces deux mamans nous a transportées au Sénégal. Leur enfance ressurgit au détour d’une lecture, une enfance ailleurs et ensemble, chargée d’émotions.
Ce sont les rencontres comme celle-ci qui m’ont permis de trouver le sens que je souhaite donner à mon travail. Je ne veux surtout pas faire une leçon à ces mamans sur l’importance de la lecture, que je considère avant tout comme un partage, un plaisir tant individuel que collectif, une rencontre entre nos propres histoires de vie et des histoires imaginaires imprimées sur le papier.
L’échange avec ces deux sœurs sénégalaises n’a été possible qu’à la condition que je me défasse de mes à priori et que j’accepte de modifier mes méthodes de travail, c’est en grande partie grâce à elles que mon travail est devenu une myriade de rencontres fabuleuses.
Aline