Avec l’invasion de l’Ukraine, Poutine veut détruire la mémoire des crimes staliniens

Constantin Sigov

Constantin Sigov est philosophe, philologue, éditeur, il a enseigné à l’EHESS à Paris de 1992 à 1995.

Il a contribué au Dictionnaire européen des philosophie – Dictionnaire des intraduisibles, dirigé par Barbara Cassin rédigé en français, aujourd’hui traduit dans une dizaine de langues, et il en a dirigé la traduction en ukrainien.

Il était invité aux Rencontres d’été de la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon le 22 juillet 2022 avec Barbara Cassin dans le cycle De l’urgence de l’hospitalité. Le 24 février 2022, Constantin Sigov est réveillé par le fracas des bombes chez lui près de Kiev. Le 15 mars, il envoie en France un texte, Lettre de Kiev, écrit sous un déluge de feu. Il a lu une partie de ce texte le 22 juillet. La veille de l’invasion il pensait encore « que la perspective de l’invasion russe n’était qu’un mauvais cauchemar et qu’en fin de compte elle n’aurait pas lieu (…). Que notre déconvenue vous serve : les discours des dictateurs bellicistes sont à prendre au pied de la lettre (….). Poutine n’a de cesse de propager la logique de terreur à laquelle il soumet déjà son pays, et qu’il compte imprimer au reste du monde (…). L’Ukraine est aujourd’hui à l’avant-poste d’une lutte planétaire ».
Constantin Sigov identifie un lien profond entre l’invasion de l’Ukraine et la dissolution de l’association « Mémorial » en Russie en décembre 2021, au motif qu’elle déformerait la mémoire historique, en particulier de la seconde guerre mondiale. Fondée en 1989 avec l’aide d’Andreï Sakharov, « Memorial » collectait les données sur les millions de victimes du stalinisme. Grâce à Poutine, Staline, couvert du sang innocent qu’il a versé sans compter, est redevenu le tsar blanc qu’il était en 1945, le père des peuples dominant l’univers. Il est hors
de question pour son lointain et féroce successeur, que le Goulag soit qualifié de crime contre l’humanité. C’est pourquoi Le Kremlin empêche l’accès aux informations sur les crimes commis sous la période communiste, à Moscou, et veut l’empêcher aussi à Kiev, où les archives du KGB sont ouvertes aux chercheurs.

« L’Ukraine porte les crimes soviétiques à la connaissance du tribunal universel. C’est pourquoi le Kremlin essaie actuellement de l’anéantir et de l’ensevelir sous un no man’s land. » Pour Poutine, « derrière le mot OTAN se profile la possibilité d’un nouveau Nuremberg ». De nouveaux crimes pour détruire la  mémoire des crimes.
Daniel Delanoë

Bibliographie

Barbara Cassin, dir. Dictionnaire européen des philosophie –
Dictionnaire des intraduisibles, Seuil, 2004, 2019.
Constantin Sigov, Lettre de Kiev, Placards et Libelles, n°12, 7 avril 2022, Cerf.

À retrouver les entretiens de Constantin Sirgov sur France Culture