Dans les yeux d’un papa

Accompagner la naissance est pour moi une aventure sacrée. Chaque naissance est unique, et participe au renouvellement de l’humanité. Un nouvel être est accueilli dans le monde, et sera accompagné toute sa vie durant, jusqu’aux dernières heures, nous rappelant une certaine angoisse de mort, inhérente à notre condition humaine, présente dès l’instant de notre conception.
La reconnaissance et l’accueil, par les professionnels, de l’angoisse qui accompagne le risque de décès lors d’un accouchement, permettent de la transformer en ressources d’actions. Ce risque est parfois plus important, dans le cas des césariennes en urgence, des hémorragies de la délivrance, des prééclampsies. Mais pour l’équipe soignante, il est toujours question d’accueillir au mieux la vie en train d’apparaître, même face à la possibilité de perdre un enfant pour une mère, ou de perdre une mère pour un enfant.
Accueillir la vie d’un nouvel être humain passe aussi par l’accompagnement d’une femme et d’un homme qui se préparent à devenir parents. En situation de migration, ils peuvent être confrontés à d’importants facteurs de vulnérabilité : souffrances liées à l’exil, différences linguistiques, manque d’un berceau culturel porté par l’entourage. L’engagement des professionnels est alors essentiel dans la création des liens entre parents et enfant. Ils doivent prendre en considération les circonstances de l’exil, qui peuvent fragiliser la résistance à d’éventuels traumatismes causés par des urgences obstétricales.
Mes souvenirs m’emmènent jusqu’à l’hôpital de Bondy… Pendant une nuit de garde, je rencontre la future maman de Gül. Après la mise en travail, elle développe une infection, qui se traduit en forte fièvre et en une décélération du rythme cardiaque de son enfant. La péridurale que je lui pose soulage la douleur de ses contractions, mais pas celle, d’une tout autre nature, qui paralyse son mari et que je lis dans ses yeux clairs. Lui et sa femme ont quitté leur Turquie natale et ne sont en France que depuis quelques semaines. Muet, son regard ne se détourne pas un instant de sa femme. De temps en temps, il bouge légèrement sur le fauteuil, attendant le moindre signe d’évolution qui pourrait annoncer l’arrivée de sa précieuse Gül.
Encore aujourd’hui je suis émue par ce regard qui m’avait percé le cœur. Ma réaction avait été un profond désir d’apporter une consolation. Mais comment, et dans quelle langue? Pas le temps d’appeler l’interprète, car la bradycardie fœtale impose la course au bloc, une césarienne en urgence s’impose. Maintenant comme je le peux un lien avec cet homme mutique et impuissant vis-à vis de sa femme qui risque sa vie, je m’accroche à son regard, seule possibilité de communiquer avec lui. Je perçois son angoisse et la partage, nous sommes tous les deux présents pour son épouse et pour Gül, nous savons que nous n’allons pas les abandonner.
Quelques jours plus tard, la sage-femme m’informe que monsieur a laissé un présent pour moi : un parfum. Ce cadeau m’accompagne et me rappelle souvent cette rencontre sans mots, où nos yeux ont trouvé une manière de s’entendre, où Gül et ses parents ont été accueillis et soutenus, où l’acte médical n’a pas mis de côté l’affect et l’humain malgré l’urgence, où la vie a pu naître en ce monde, dans tout ce qu’elle a de sacré.
Gessica