Dans la mesure de l’impossible
Une pièce de Tiago Rodrigues

Par Daniel Delanoë

« Le dilemme des travailleurs de l’humanitaire qui, des zones d’interventions à leur paisible chez eux, tentent de temporiser l’impossible. Des récits conscients… »

Avignon 2023 – Photo Christophe Raynaud de Lage

L’écrivain et metteur en scène Tiago Rodrigues, a pris la direction du Festival de théâtre d’Avignon en 2023 et y a présenté sa dernière pièce en juillet dernier, Dans la mesure de l’impossible,  où il donne la parole à des professionnels de l’humanitaire. Le texte est inspiré d’entretiens avec des soignants de la Croix Rouge et de Médecins Sans Frontière revenus de terrains de guerre.
Quatre personnages, deux femmes et deux hommes, font le récit de leurs expériences sur le terrain, pendant plusieurs mois. La première partie de la pièce porte sur le sens de l’engagement humanitaire : « Pourquoi partir si loin pour aider ? Pourquoi aller jusqu’à l’impossible ? » Ce n’est pas par lyrisme romantique. « Nous ne sommes pas des héros. En vérité, c’est un travail » (p 14). Parfois ennuyeux, comme n’importe quel travail. Mais au prix d’un sacrifice, d’un temps passé loin de la famille et des amis et de « la sensation de ne plus appartenir à l’endroit d’où nous venons » (p 17). Sans compter « cette excitation perverse pour le désastre que l’on constate chez certains d’entre nous. Une guerre civile éclate dans tel pays : ’’Je veux partir en mission ! ’’ ». Est-ce « l’adrénaline face au danger ? Certains y sont vraiment accros ». Comment supporter ces choses « tellement obscènes, tellement horribles » ? Parfois le stress est tel « que la seule chose capable de nous détendre, c’est le sexe. Ou bien l’alcool » (p 19). Qui aide peut-être aussi à supporter l’incohérence des politiques internationales « Il faudrait aussi parler des gouvernements qui bombardent d’autres pays et ensuite financent l’aide pour aller sur place aider les victimes de ces bombardements. » (p 18).
Dans L’impossible, le nom donné à ces lieux où ils ont pu malgré tout apporter soin et réconfort, au milieu des déchaînements de violence, tout ce que les humanitaires peuvent faire « c’est atténuer la souffrance. Et témoigner de la souffrance » (p 19). Il s’agit bien de témoigner. Un témoignage difficile à partager au retour dans le possible. « Quand je rentre de mission, on me demande comment c’était. La famille et les amis m’interrogent. Mais, au fond, ils ne veulent pas savoir » (p 26). C’est en assumant une grande humilité qu’on peut continuer : « Nous sommes comme un parapluie face à un tsunami, comme un bout de sparadrap sur la souffrance de l’humanité. Quand tu comprends cela, alors tu peux vraiment commencer à travailler » (p 39).
La force de la pièce est, dans les parties suivantes, de nous les faire entendre ces histoires atroces, en nous accompagnant par la musique tragique d’un percussionniste étonnamment expressif, sous une immense tente mouvante, « une métaphore idéale pour évoquer notre travail. Les tentes. C’est tellement compliqué à construire mais il suffit d’une tempête, et hop, tout fout le camp » (p 18). Choisir auquel de 5 enfants donner une transfusion quand il y a une seule dose, obtenir un cessez-le-feu le temps d’aller chercher un enfant blessé… Voir un enfant cracher du sang et mourir sous la tente puis voir sa mère nettoyer le sang sur la blouse de l’humanitaire : « C’est ça l’impossible ».
Tiago Rodrigues prend ainsi à bras le corps la question du témoignage, et de la place du témoin. Christian Lachal m’a dit à ce propos qu’il y a eu de grands débats à MSF quand les équipes se sont mises à témoigner dans un opuscule intitulé Chroniques Palestiniennes. Le témoignage fait l’objet du deuxième des 10 principes qui sous-tendent les actions de MSF (www.msf.ch). MSF a été fondé en réaction à la « neutralité » de La Croix Rouge Internationale qui avait visité les camps nazis sans en apporter témoignage. (Christian Lachal est psychiatre et pédopsychiatre, ancien consultant MSF, auteur de plusieurs livres sur la transmission du traumatisme (2003, 2006, 2015)).

Le témoignage, complément indissociable. Le deuxième principe de MSF
Dans la mesure de l'impossible - Avignon 23

Avignon 2023 – Photo Christophe Raynaud de Lage

Christian Lachal est psychiatre et psychanalyste, il a participé à de nombreuses opérations avec MSF. Daniel Delanoë l’a interrogé sur cette question importante du témoignage à MSF.

Dès sa création, MSF a toujours lié liberté d’action – le « sans frontiérisme » – et liberté de parole. Dans le but d’améliorer les conditions de vie des populations, MSF s’est ainsi réservé le droit de parler pour ceux qui ne le peuvent pas, ou que l’on n’entend pas, et de dénoncer des situations de violations des droits humains, dont l’organisation est directement témoin.
Considérée comme une responsabilité morale par l’association, la prise de parole publique s’est révélé un outil précieux dès les années 1970. Outre les grandes campagnes d’information, le témoignage peut revêtir d’autres formes plus discrètes mais tout aussi efficaces, comme le plaidoyer, qui vise directement les décideurs au plus haut niveau. (…) La présence directe des volontaires auprès des personnes en danger associe proximité et écoute. L’organisation estime qu’il est ainsi de son devoir de sensibiliser le public sur les crises qui menacent la survie des populations.
Lorsque les volontaires MSF sont témoins de violations massives des droits humains, comme en cas de déplacements forcés de populations, de refoulement de réfugiés, de génocide, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, MSF se réserve le droit de critiquer et de dénoncer les manquements aux conventions internationales.
Dans des cas exceptionnels, il peut se produire que, dans l’intérêt des victimes, les volontaires MSF portent assistance en s’abstenant de témoigner publiquement, ou qu’ils dénoncent sans assister, par exemple lorsque l’aide humanitaire, « instrumentalisée », est détournée de son objectif.

Références

Rodrigues, T. 2022. Dans la mesure de l’impossible. Les Solitaires Intempestifs.
Le calendrier des représentations est indiqué sur le site https://www.theatre-contemporain.net/spectacles/Dans-la-mesure-de-l-impossible/lesdates/
Lachal, C. (2015). Comment se transmettent les traumas. La pensée sauvage.
Lachal, C. (2006). Le partage du traumatisme. Contre transfert avec les patients traumatisés. La pensée sauvage.
Lachal C. Ouss-Ryngaert L., Moro M.R., Eds. (2003). Comprendre et soigner le trauma en situation humanitaire. Dunod.