Histoire de filiations brisées

Un récit qui résonne avec notre clinique des pères en situation migratoire

Photo – Théâtre de la Colline

Wajdi Mouawad est né au Liban et a quitté son pays avec sa famille à l’âge de 9 ans, en 1978 à cause de la guerre civile. Sa famille arriva en France, puis dût émigrer de nouveau et partit au Québec, où il fît des études de théâtre.

Depuis 2017, il dirige le Théâtre national de la Colline, à Paris, où il a écrit et mis en scène Racine carrée du verbe être.

La pièce s’ouvre sur l’explosion du 4 aout 2020 dans le port de Beyrouth, puis revient sur le moment du départ en 1978 :  le grand frère va acheter les billets d’avion, pour Paris ou Rome, « Le premier qui part », lui dit leur père. Le grand frère choisit Rome parce que son père aime l’Italie, au point d’avoir donné le nom de Taliani, l’italien, à son fils né en 1978. Mouawad imagine cinq destins pour cet enfant, au gré des aléas bureaucratiques ou individuels qui vont se présentifier dans la semaine qui suit le 4 aout 2020 : Taliani arrivé en Italie, devenu un neurochirurgien célèbre et cynique, qui a abandonné ses enfants et leur mère ; Taliani arrivé en France, chauffeur de taxi, qui rencontre de jeunes activistes luttant pour le climat ; Taliani arrivé au Québec, homosexuel, peintre provocateur dont les œuvres sont détruites, et dont le père est mourant ; Taliani resté à Beyrouth, avec sa boutique de jeans, qui n’a jamais montré ses créations à ses enfants ; Taliani dans le couloir de la mort au Texas pour avoir tué un couple 20 ans avant. Les destins résonnent entre eux, se rapprochent, se mêlent sur le plateau, comme deux angles d’un carré de côté 1 unis par une diagonale mesurant racine carrée de 2, un nombre irrationnel doté d’une infinité de chiffres après la virgule, pouvant contenir tous les textes possibles pour peu qu’on fasse correspondre un chiffre et une lettre. C’est ce qu’explique dans son cours la fille du chirurgien, devenue physicienne. Elle dit aussi qu’on peut survivre au traumatisme, construire sa vie dans un autre pays, son métier, mais, au moment de devenir pères, ces hommes sont rattrapés par la violence et ne peuvent plus prolonger une filiation brisée. Un récit qui résonne avec notre clinique des pères en situation migratoire pour qui il est souvent si difficile d’exercer leur parentalité.

S’il nous émeut et nous fait penser par ces récits et par une mise en scène virtuose que le public applaudit debout, Mouawad fait certains choix que nous voulons discuter.

En particulier dans cette séquence où la fille du neurochirurgien, que celui-ci n’a jamais vue, le piège en le laissant croire qu’elle est une prostituée de luxe, et le fait consommer l’inceste sans qu’il sache qu’elle est sa fille. A l’heure de #MetooInceste, de la découverte de la fréquence de l’inceste sur les enfants (1 personnes sur 10) et de ses ravages, rajouter une version au féminin à la version freudienne du mythe d’Œdipe, rajouter une couche sur la théorie de l’enfant pervers, du désir œdipien, du parent innocent, sur l’inversion de la responsabilité de l’agression, tout cet implicite vient conforter la culture de l’inceste (Brey et Drouard, 2022) et s’inscrit comme une contribution au processus d’invisibilisation de la domination des adultes sur les enfants. Ce qui n’est pas sans rappeler les choix de Mouawad d’avoir confié la bande son de son spectacle Mère (2021), à Bertrand Cantat, le meurtrier de Marie Trintignant, et d’avoir refusé de déprogrammer cette pièce ainsi que la création de Jean-Pierre Baro (Un qui veut traverser) accusé de viol par une ancienne collaboratrice, (une plainte classée sans suite), lequel a finalement renoncé à jouer sa pièce, prévue en mai 2022. (Beauvallet, Libération, 6 février 2022). Les protestations ont été vives en effet : « Le groupe Collages Féminicides Paris a collé des affiches à plusieurs reprises devant le théâtre, avec ‘‘Cantat assassin, Mouawad assassin’’, le mouvement #metoothéâtre n’a cessé de dénoncer les choix de Wajdi Mouawad » (Salino, Le Monde, 20 novembre 2021).

Mouawad y a répondu dans une tribune le 19 octobre 2021 : « Pour ma part je refuse d’adhérer à un mouvement qui, sans même en avoir conscience, reprend à son compte
 les scories d’un catholicisme rance ressassant jusqu’à la nausée le péché originel conduisant à l’effroyable notion de «dette infinie» selon l’expression de Deleuze. Et en bon catholiques qu’ils sont, d’autant plus indigents qu’ils se croient laïcs et libérés, ils mettent en place ni plus ni moins qu’une forme contemporaine d’inquisition, aussi convaincus et aveuglés par leur combat que les jésuites les plus obstinés étaient convaincus et aveuglés par le leur. À cette dictature qui ne dit pas son nom, je ne m’associerai jamais (…).
J’entends la brutalité de la situation actuelle. Une personne qui a commis un crime ou un délit envers une femme devient pour toujours, qu’elle soit entendue, mise en examen, jugée, disculpée, condamnée, incarcérée, libérée, un symbole de la violence faite aux femmes. Pour toujours. Cela nous place dans une situation cornélienne. Soit on lui interdit pour de bon la liberté de créer pour protéger le symbole, mais alors nous affaiblissons la justice, soit nous faisons le choix de nous adosser aux institutions judiciaires mais alors on écorne le symbole. Que l’on fasse ce choix plutôt que l’autre, celui-ci plutôt que celui-là, relève de la conviction personnelle. »
Ne serait-il pas au contraire envisageable, depuis une telle place publique, de sortir de ce « choix cornélien » en se prononçant publiquement sur les processus sociaux structurels qui engendrent ces violences et qui fabriquent depuis l’enfance des hommes violents, meurtriers, violeurs, incesteurs, en dénonçant la domination masculine et les féminicides plutôt que de les considérer comme des cas individuels, plutôt que d’invoquer une conviction personnelle dépolitisée et de traiter celles et ceux qui dénoncent cette violence comme des inquisiteurs et des dictateurs. Et d’ignorer que la plupart de ces crimes restent impunis, même en cas de plainte. Il faut donc le dire : à la différence de l’Inquisition, des religions et des dictateurs, le féminisme n’a jamais tué personne.

Le propos du théâtre est éminemment politique. Décrire de la violence de la guerre et de l’exil, ne soustrait pas à la possibilité d’être interpellé sur des positions et des discours relayant d’autres dominations, la culture du viol (Rey-Robert 2021), la culture de l’inceste, la domination masculine, la domination adulte. « Les hommes doivent se remettre en cause dans leur comportement, leurs silences complices face aux agresseurs sexuels et leurs choix de combat : s’opposer aux violences sexuelles plutôt qu’aux féministes luttant contre ces violences » p 9, 2021. L’approche intersectionnelle permet de penser ces dominations croisées ou cumulées (Lépinard et Mazouz 2021).

Daniel Delanoë

Bibliographie

Iris Brey et de Juliet Drouar. (2022). La culture de l’inceste. Seuil.

Éléonore Lépinard, Sarah Mazouz, (2021). Pour l’intersectionnalité. Anamosa.
Wajdi Mouawad (2022). Racine carrée du verbe être. Théâtre de la Colline, 8 octobre au 30 décembre 2022.
Valérie Rey-Robert. (2021). Une culture du viol à la française. Libertalia.

Eve Beauvallet (2022). #MeTooThéâtre : le metteur en scène Jean-Pierre Baro annule son spectacle à la Colline. Libération, 6 février 2022.
Wajdi Mouawad, (2021) Je refuse de me substituer à la justice, Sceneweb.fr 19 octobre 2021

Brigitte Salino (2021). Une première sous tension pour « Mère » de Wajdi Mouawad au théâtre de la Colline. Le Monde, 20 novembre 2021