Du visible à l’invisible

Le mois dernier, j’ai eu la chance de visiter l’exposition « Sur la route des chefferies du Cameroun, du visible à l’invisible » au musée du quai Branly : une plongée dans la région des hauts plateaux des Grassfields, à l’ouest du Cameroun.

Reconnus, entre autres, pour produire des œuvres d’art remarquables et imposantes, les peuples des Grassfields sont organisés autour de chefferies, gardiennes des traditions. Dès le début de l’exposition, les portes de l’entrée d’une chefferie traditionnelle nous invitent à la rencontre du peuple Bamiléké, de son histoire, de sa culture, de ses arts et de ses traditions. 

L’exposition est d’une beauté et d’une scénographie qui nous entraînent dans une immersion totale ! Plusieurs halls se succèdent et abordent différentes thématiques. En effet, l’art fait partie intégrante des pratiques sociales, culturelles et sacrées de la société Bamiléké. Tout au long de l’exposition, nous découvrons des productions artistiques traditionnelles et contemporaines : des créations perlées, des sculptures sur bois, des productions textiles, des danses traditionnelles. Des interviews de chefs (Fo) et de reines nous racontent les traditions et les croyances, comme le culte des ancêtres et son rituel des crânes. À travers la description des sociétés secrètes telles que le Kwo’si, le Mandjong, le Kemdiye et le Kun’gang, ce sont les pouvoirs de ces organisations coutumières qui sont valorisés. 

Au total, ce sont 2000m² d’exposition qui nous révèlent un fondement culturel extrêmement riche avec plus de 240 objets sacrés, tous provenant du Cameroun. Cette exposition est doublement symbolique : pour la première fois, un musée français a nommé un commissaire général africain en la personne de Sylvain Djache Nzefa. Qui plus est, ce sont les chefferies elles-mêmes qui ont prêté les objets sacrés au musée du quai Branly, dans un contexte sociopolitique où la question de la restitution des œuvres d’arts, volées à l’Afrique pendant la période coloniale, est au cœur des débats ces dernières années. On peut espérer que ce changement de paradigme  soit le début d’une nouvelle collaboration entre les pays du Sud et du Nord, qui laisserait toute la place aux compétences et savoir-faire des pays du continent africain.

Afin de pouvoir être transportés, certains objets ont subi ce qu’on appelle les rituels du départ : des gardiens ont effectué des cérémonies traditionnelles pour les décharger de leur pouvoir sacré, de façon provisoire. Ces cérémonies sont extrêmement importantes car ces objets, souvent perçus uniquement comme œuvres d’art par l’œil occidental, n’en restent pas moins sacrés et sont encore aujourd’hui utilisés lors de cérémonies et rites, symboles d’un patrimoine vivant. Patrimoine qui relie le visible à l’invisible, les vivants aux ancêtres. 

Et c’est bien ce lien entre le monde visible et le monde invisible, fil rouge de l’exposition, qui aura retenu toute mon attention. Ambiance créée par la scénographie ou bien énergies et vibrations particulières au sein de l’exposition, j’ai régulièrement été amenée à me décentrer et à accueillir en moi une certaine émotion. J’ai pu mesurer l’honneur qui nous a été fait de nous donner l’occasion de nous connecter à ces objets. Il m’est alors revenu en mémoire le message d’un ami camerounais, reçu quelques jours avant la visite de l’exposition : « Peut-être tu trouveras quelques vestiges, si jamais les hommes ont voulu les faire voir, et à toi de nous raconter ce que tes yeux ont dit à ton cœur dans ce parcours. » Cette exposition a été une véritable rencontre avec l’autre, magnifique moment d’altérité.

Julie

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